Misère des chercheurs en Lettres et Sciences Humaines

Publié le par Damien

   David Lodge en a fait une satire (Un tout petit monde), Clarisse Buono, docteur en sociologie et chercheuse à l'EHESS-CNRS, vient d'éditer une tragi-comédie sur le sujet : un doctorat en Sciences Humaines relève du sacerdoce plutôt que d'un projet professionnel ou scientifique.

    Dans un article de Libération du 20 mars 2007 (Thésard, une vie de loser), elle retrace toutes les avanies et les différentes formes d'exploitation qu'un jeune chercheur en Sciences Humaines doit subir avant d'obtenir la consécration : une thèse reçue par un aréopage de chercheurs avec la mention très honorable.

   Le roman que Clarisse Buono a fait paraître récemment aux éditions Privé (on le trouvera dans quelques jours dans ma bibliothèque à Rennes 2, le temps que je le catalogue) est intitulé ironiquement "Félicitations du jury". En effet, le héros malheureux de ce récit, Jean-Marc Vincent n'a pas passé sans encombre le cap de la soutenance qui représente l'aboutissement de 5 ans de travail acharné. Incité par la roublardise d'un membre du jury à jeter de la poudre aux yeux, il s'est mis à jargonner dans les dernières minutes de l'entretien et tombe dans le piège qui lui était dressé. La mention "très honorable" est arraché au jury par la ténacité de son directeur d'étude qui tient à sa réputation et à ses primes d'accompagment à la recherche. Les membres du jury qui lui avaient fait miroiter des postes dans diverses universités de recherche détournent ostensiblement la conversation lors du buffet traditionnel que le jeune docteur est censé fournir à l'issue de sa soutenance. Un vieux copain, intrônisé docteur quelques mois plus tôt entreprend sa petite amie dans un coin de la salle des thèses. Et comble de l'amertume, les traiteurs, pour la rémunération desquels le jeune et brillant chercheur a dû contracter une dette supplémentaire de 700 euros, servent le champagne dans des coupes (qui laissent s'évaporer les bulles et non dans des flûtes). Cette faute de goût, à laquelle seul Jean-Marc semble sensible, n'aurait aucune conséquence pour quelqu'un d'autre, mais pour lui, ces coupes inopportunes lui manifestent à la manière d'un symbole que son succès relatif déguise un échec absolu, que depuis qu'il a commencé sa carrière de chercheur, l'institution, son directeur de recherche en particulier, n'a eu de cesse de le trahir et de l'exploiter. Il s'enferme dans les toilettes avec le tesson de l'une de ses coupes et s'ouvre les veines. Sa dernière pensée sera pour son CV mirifique de douze pages sur laquelle l'institution n'aura en somme jeté qu'un regard méprisant. Tandis que le sang s'écoule des veines de Jean-Marc, celui-ci se souvient de l'ensemble de son parcours et de chapitre en chapitre, on voit défiler ce parcours du comabattant qui est celui du "jeune" chercheur avec la multitude de ces écueils dont Clarisse Buono fait un bref résumé dans son article.

-Seulement 10% des thésards obtiennent une allocation de recherche en Sciences Humaines et le roman montre avec assez de verve que ces allocations sont distribuées entre labos selon des critères qui n'ont pas grand-chose à voir avec la validité du projet scientifique du chercheur.

-Le thésard, pour vivre, doit donc solliciter une charge d'enseignement dans une fac qui n'aura pas la plupart du temps de rapport avec sa spécialité. Pour justifier sa demande, il doit attester à la scolarité du département qu'il a un employeur principal (cette condition, illégale d'un point de vue juridique, dédouanne l'Université d'avoir à transformer un CDD de 1000 heures en CDI.

-Dans ce cas le thésard a le choix 1. De faire un faux contrat de travail (la solution "Photoshop"), soit de solliciter un contrat chez MacDo.

-Si par honnêteté, il se résigne au second choix, il doit donc dorénavant mener de front : son travail sur le terrain (200 entretiens minimum pour que la thèse soit reçue avec mention), sa rédaction d'articles (à des revues douées de comités de lecture, et surtout pas dans des quotidiens (pas de vulgarisation, pas de médiatisation : un article dans les pages Rebonds de Libé vous fait déchoir plus sûrement qu'une communication fautive), sa participation à des colloques (pour laquelle, il doit avancer une somme considérable : il faut payer pour parler), ses cours en fac (dont il doit également avancer les frais de transport car il est hors de question de vivre à Bauvais quand on a que 8 heures de cours à faire dans cette ville alors que les tête pensantes se trouvent à Paris).

-Par ailleurs, une fois admis comme ATER, le thésard devient le nègre de son directeur de thèse. Seul ce directeur, pour des raisons éditoriales (les ouvrages collectifs se vendent mal) sera habilité à mettre son nom sur la couverture d'un ouvrage qu'il aura à peine lu. L'équipe des chercheurs de terrain n'auront le droit qu'à des remerciements et les droits d'auteur seront partagés entre le directeur de thèse et le labo.

Ce n'est là qu'un échantillon, mais cet article et surtout ce roman paraissent à un moment où -au contraire- on écrit ça et là que l'aide à la recherche tend à se renforcer, si j'en crois entre autres sources les articles parus dans Le monde de l'éducation d'avril 2007 (Insertion : les habits neufs des jeunes docteurs). L'amélioration tient exclusivement au fait que les industriels s'intéressent davantage aux chercheurs en sciences exactes dont ils ont compris que leur aptitude à problématiser pouvait faire franchir un saut qualitatif à leur production. "La thèse paie. Oui les jeunes chercheurs s'insèrent plus vite dans le monde du travail", écrit Julie Chupin, "ce qui n'exclut pas une précarité importante". (Tout de même !)

L'article en réalité se focalise sur l'initiative de Saint Gobain de ne recruter dans son équipe de chercheurs que des docteurs de l'Université. Le directeur de recherche de Saint Gobain préconise en outre que toutes les thèses soient financées, "car elles correspondent à un travail effectif".

On reconnaît dans ce même article que "question moyens, les sciences humaines et sociales font ici figure de parents pauvres" puisque la très grande majorité d'étudiants qui ont répondu à l'enquête lancée par le Monde de l'éducation qu'il avaient du occuper un emploi pour financer leurs études (29% du total des chercheurs interrogés ont partagé cette condition) appartiennent à des labos de SHS.

Jean-Marc Vincent a gâché sa vie parce qu'un prof cynique l'a amené à jargonner inutilement en mêlant des concepts issus de sciences exactes au compte rendu de son enquête. C'est ainsi que dans la réalité, des professeurs de psychologie et de sociologie qui se sont sentis humiliés par le rapport de Sokal et Bricmont sur les impostures intellectuelles dans lesquelles tombent régulièrement le discours scientifique des sciences humaines se vengent aujourd'hui sur les jeunes impétrants : D'abord, on vous apprend à jargonner, ensuite on vous dit que c'est mal. Jargon ou pas jargon, s'il y a quelque chose qui demeure dans notre pays, c'est :

1. La soutenance, l'occasion pour les membres du jury de faire assaut de narcissisme et de cuistrerie parfois au détriment du chercheur qui rend compte du travail auquel il a sacrifié quatre à cinq années de sa vie en vivant au crochet de ses parents ou de petits boulots.

2. Le mandarinat persiste sous d'autres formes que le monopole de la parole scientifique et notamment dans le fait qu'un prof "installé" peut larbiniser à loisir les "jeunes" chercheurs de son labo ("jeune" ne veut pas dire qui "a moins de trente ans" mais signifie plutôt "taillable et corvéable à merci")

3. On n'est pas près de "désokaliser les Sciences Humaines" (cf. le livre de Luc Richelle) si celles-ci intégrent le principe que sans formalisme quasi mathématique et sans rentabilité immédiate elles sont nulles et non avenues aux yeux du Ministère   

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Publié dans université

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