Le sourire d'un imbécile

Publié le par Damien

Sur le chemin de Compostelle, je me suis arrêté à Astorga avec un début de tendinite au pied droit. Inquiet sur l'évolution de cette douleur qui pouvait m'obliger à passer une journée entière dans cette ville, j'étais de méchante humeur lorsqu'en feuilletant un magasine édité par El Pais et laissé à l'abandon dans le salon de l'auberge, je suis tombé par hasard sur un article de Javier Cercas. La lecture de cet article m'a tellement plu que je l'ai conservé tout le reste de mon voyage dans une poche de ma chemise afin de pouvoir y revenir sitôt que j'en avais envie ou besoin. 

De cet auteur, j'avais lu avant de partir deux romans : "A petites foulées" dont l'intrigue repose sur un dédoublement de la personnalité du narrateur et surtout "Les soldats de Salamine" qui est une méditation sur l'héroïsme des hommes ordinaires pendant la guerre d'Espagne. L'article d'El Pais reprend le thème central des Soldats... . Mais cette fois ce n'est pas la guerre qui fournit le prétexte à cette réflexion sur le courage, mais au contraire une situation extrèmement banale et quotidienne : celle d'un type qui sourit sans raison devant son miroir avant de se raser. Je reproduis l'article ci-dessous. Il y a quelques passages incertains dus à ma méconnaissance de l'espagnol (je n'ai eu que trente heures de cours à Lyon avant de partir). Par ailleurs le texte que j'ai porté sur moi a été corrompu par endroits par la sueur. J'ai marqué les passages incertains entre crochets. Je crois que l'esprit du texte est tout de même présent dans cette traduction. Je vous en souhaite une bonne lecture ; après cela, vous ne pourrez plus sourire aussi innocemment ou béatement devant votre glace avant de vous raser ou de vous laver les dents. (ci-dessous le sourire de Javier Cercas)

 

"Anéanti par le malheur après qu'on lui a arraché les yeux, que l'un de ses fils l'a trahi et qu'il a perdu l'autre, le comte de Gloucester se lamente : « Comme des mouches dans les mains d'enfants cruels / ainsi nous sommes traités par les dieux : ils nous massacrent pour se divertir ». Pascal nous demande d'imaginer des hommes enchaînés et condamnés à mort. Plusieurs d'entre eux sont décapités tous les jours à la vue des autres, lesquels voient leur propre sort dans celui de leurs semblables et, se regardant les uns les autres avec tristesse et sans espoir, attendent que leur tour vienne. « Voici l'image de la condition humaine » en conclut Pascal.

Je ne compte pas vous gâcher le merveilleux dimanche qui s'annonce, mais je vous propose de reconnaître avec moi que tant l'image de Pascal que le personnage du Roi Lear véhiculent un jugement et une vision assez mesurés de ce que nous sommes, une vision quelque peu optimiste même et qui a perdu depuis longtemps tout caractère de nouveauté. Car la vérité est que pas même l'idiot le plus excentrique n'ignore comment se comporte la réalité et nous avons tous prononcé ou entendu des phrases voisines de celle que Juan Madrid entendit un jour dans les toilettes pour hommes de la Puerta del Sol : « la vie est comme l'escalier d'un poulailler : petite et couverte de merde ». Dans ces conditions, sachant que nous sommes des mouches dans les mains d'enfants que ceux-ci tuent pour s'amuser, sachant que nous sommes des condamnés à mort qui assistons à l'exécution de leurs congénères tout en attendant la nôtre, assis sur l'échelle d'un poulailler, qu'il y ait des gens qui professent un amour obtus pour la vie ne laisse pas d'être une absurdité plutôt choquante.

 

Car il faut constater que cette absurdité existe. Je ne me réfère pas à certains qui proclament cet amour de pacotille et vivent en réalité aussi tristes et angoissés que les autres ; pas davantage aux enfants ni aux fous qui ne savent pas où ils sont, ce qui les attend, ni ce qu'ils font. C'est à nous-mêmes que je pense : à vous et à moi. Ce matin même (sans chercher plus loin), alors que je me regardais dans une glace sur le point de me raser, j'ai vu ce que je vois régulièrement le matin : un prodigieux sourire d'imbécile issu de la conviction déraisonnable que m'attend un dimanche merveilleux qui me verra heureux, d'un bonheur qui contaminera mon entourage. Ne mentez pas : vous aussi venez de voir ce visage dans le miroir. D'où vient-il ? On ne le sait pas. C'est un sourire involontaire, un sourire crétin, parfaitement absurde et incompatible avec n'importe quelle conception raisonnable de la réalité et avec tous les pronostics un tant soit peu sensés de ce qui nous attend, un sourire qui ne peut qu'obéir à un instinct inexplicable qu'on ne peut définir par un autre mot que le mot « joie » qui est le synonyme de l' « amour de la vie ».

Par hypothèse, cet instinct serait compréhensible si pour un instant nous perdions toute peur, car on ne peut être heureux qu'en vivant sans peur, mais nul être sain d'esprit ne perd ce sentiment de peur sachant parfaitement qu'il n'est qu'une mouche entourée de merde et condamnée à mort. En outre, ne pas ressentir la peur n'est pas l'apanage des courageux, mais celui des téméraires : les courageux sont ceux qui ont peur et tolèrent cet état. Récemment, au cours d'une interview, Miguel [Lora] demanda au vieux torero Rafael de Paula s'il était impressionné davantage en toréant ou bien en voyant toréer les autres, et De Paula affirma qu'il n'était ému jusqu'aux larmes que lorsqu'il toréait. « Non pas pour le bien que ça me ferait », ajouta t-il, mais pour vaincre ma peur ». Cette réponse me rappela quelle réflexion fit José Bergamin à Gon[]lo Suarez [à propos de Juan Belmonte] dans un livre vibrant : « la suela de mis zapatos » : « Il entrait dans l'arène mort de peur. [Et comme il était mort, il n'avait plus peur du taureau. Pour cette raison aucun taureau ne put tuer Belmonte à l'exception de Joselito. Car Joselito ne savait pas qu'il était déjà mort. »] C'est ainsi que l'on peut surmonter sa peur avec encore davantage de peur. C'est ainsi que seulement l'on peut aimer la vie quand on s'est donné pour mort. C'est ainsi que dans ce sourire d'imbécile qui nous humilie le matin réside tout le courage d'un comte aveugle qui, bien qu'il hurle tout en attendant une mort certaine au milieu de la ruine et de la folie, ravale sa douleur et sa terreur et continue d'aller de l'avant, fait face et ne recule devant rien. C'est ainsi que ce sourire imbécile et fou, ce sourire de gamin dément est le sourire d'un valeureux. Il dure peu, beaucoup moins qu'une corrida, parce qu'ensuite nous devons nous raser et revenir à la réalité et au jugement adéquat, et parce qu'un valeureux à temps plein ne peut être qu'un personnage invraisemblable qui se réjouit de rester à jamais une mouche dans la main d'enfants cruels, à jamais enchaîné, puant la merde, dans l'attente d'une mort imminente. Ce personnage invraisemblable n'est pas un valeureux, c'est un héros.

 

Parmi mes héros favoris se trouve une vieille dame paisible dont j'ai entendu parler il y a plusieurs années et qui s'est trouvée au Planétarium de New York en train d'assister à une conférence sur le Soleil. A un certain moment, le conférencier affirma que l'astre roi s'éteindrait, par manque de combustible, dans cent mille millions d'années, anéantissant toute vie sur Terre. « Dans combien de temps ? », l'interrompit cette veille femme timide et anxieuse parmi le public. « Dans cent mille millions d'années. », répéta le conférencier. « Ouf, j'ai eu peur !, répliqua t-elle alors, j'ai cru que vous aviez dit dans dix mille millions d'années. » Muchnik ne répondit rien par respect, mais je parie que sur les lèvres de l'aïeule brillait un radieux sourire d'imbécile.

 

 

 

 

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Publié dans littérature

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