dans la région de Trébeurden

Publié le par Damien

    Un lieu-dit en grec,c’est un topos ; un topos c’est aussi un discours, ou bien un motif récurrent dans les discours. « Bizarre » vient d’un mot italien qui désigne les hommes fiers, légèrement capricieux. Un mot équivalent existe en breton, il me semble : le « maout » est un fier-à-bras, le coq du village. « Morvaout » : « fier-à-bras de la mer » ne désigne pas un marin casse-cou mais sert d’appellation  aux grands plongeurs noirs qui nidifient dans les rochers.

Bizarre se dit en grec : « a-topos ». Celui qui est sans place assignable.

Tel est le vagabond, le voyageur à pied.

 

 

 

« Mon âme plonge dans l’eau et ressort avec le cormoran »

 (Onitsura)

 

 

 

    S’il fallait qu’on m’assigne une place, malgré mon atopie, ce serait la portion de terre et de mer comprise entre la Pointe de Bihit, à l’Ouest et Perros-Guirec, à l’Est.

Cette zone côtière est colonisée par les cormorans et je m’y trouve particulièrement bien.

D’abord parce que j’ai de la sympathie pour ces animaux qui sont la plupart du temps détestés des pêcheurs. Souvent les cormorans leur ravissent le butin de leur pêche au nez et à la barbe. Dans un article récent de Ouest-France, un pêcheur plaide d’ailleurs pour réguler le nombre de cormorans à coups de fusil. "Est-ce qu'il faudra attendre que toute la population piscicole soit anéantie pour que des mesures soient prises au niveau national afin de réguler cette espèce ? Si on ne fait rien, il n'y aura bientôt plus de poissons dans nos étangs et dans les cours d'eau" (27-28 janvier 2007). Ce volatile est pourtant jusqu’à présent protégé en tant qu’espèce en danger. La télévision a largement présenté au grand public cet oiseau comme une victime par excellence du monde moderne et de la gabegie humaine, victime prise au piège dans son environnement naturel par la mélasse noire dont chacun finit après bien des transformations chimiques à remplir son moteur.

En 1980, sur des pancartes brandies par des Bretons en ciré on voyait la silhouette d’un cormoran dégouttant de mazout avec pour légende : Je demande des indemnités ! La compagnie qui a armé l’Amoco-cadiz a fini par payer l’intégralité de ce qu’elle devait aux municipalités sinistrées une quinzaine d’années plus tard.

Aujourd’hui, comme en 1980, chaque fois que des particuliers recueillent un cormoran mazouté, ils l’apportent ou le font envoyer au centre ornithologique de l’Île-Grande. Des oiseaux malades, couverts de fuel, grelottant de froid et mourant de faim échouent sur nos côtes principalement lors des tempêtes d’hivers qui vident la Manche de ses bateaux de plaisance et permettent aux tankers de dégazer incognito. La marée noire fait partie du système économique mondial ; le cormoran appartient au système écologique local ; rien n’est plus contradictoire que la rencontre d’un cormoran et d’un super-tanker.

J’aime donc les cormorans, je suis leur trace quand je le peux. A Trébeurden, on a tout le loisir de les observer, mais on peut aussi en voir à l’intérieur des terres. Le plan d’eau de Cantache, par exemple, à huit kilomètre de Vitré, en accueille certains sur leur aire migratoire.

L’île-grande, hôpital pour les oiseaux, est aussi un refuge pour les oiseaux de mon espèce lorsqu’ils se sentent englués dans la mélasse des jours, lorsqu’ils s’enfargent un peu dans leurs ailes de géant. Je viens laver les miennes sur ces rivages. (Mais même en été, la température de l’eau reste assez froide, les côtes où l’on se baigne sont exposées au vent).

 

 

 

« An mor eo ma flijadur » (devise de Trébeurden)

 

 

 

 

 

 

    A Trébeurden, lorsqu’on arrive à hauteur de la pointe de Bihit, sur une table d’orientation, on peut lire ces mots qui apparemment passent pour être la devise de la municipalité :

An mor eo ma flijadur (la mer est mon plaisir) ; c’est la définition même de la plaisance, plaisance pour laquelle, la mairie a investi dans un port à la fois coûteux et peu écologique. Mais il est vrai que les plaisanciers manquent cruellement de place dans les ports de la côte. Les listes s’allongent et il faut s’y inscrire même quand l’achat d’un bateau n’est qu’une option lointaine et que le bas-de-laine n’a pas commencé à gonfler.

Plus personne ne s’interroge sur le changement qu’a représenté la marine de plaisance et les yachts-clubs ; j’exagère, Hervé Hamon en parle dans son livre « Besoin de mer » décrivant l’ébahissement de marins-pêcheurs des années 50  à l’idée qu’on puisse naviguer pour le plaisir, tant c’est la mer qui semble prendre plaisir à vous contrarier avec ses courants et ses contre-courants, ses vents instables et ses marées.

Au passage (les grands esprits se rencontrent toujours dans la haine du bruit), je remarque que H. Hamon a eu comme moi l’idée salutaire d’ouvrir la chasse aux scooters des mers ; je pensais être le seul à désirer faire des cartons sur ces joujoux vrombissants et sur les beaufs qui les montent en se trouvant très beaux (à voir leur air depuis le pont d’un bateau), l’auteur de Besoin de mer voit dans la pollution de nos littoraux par ces engins une occasion de donner de nouvelles proies aux chasseurs de tourterelles du Sud-Ouest.

 

 

 

   L’amour de la mer chez les terriens, comme le paysage maritime, a une histoire.

A l’époque du grand-père de Jakez-Hélias, on était condamné à user de la mer lorsqu’on ne pouvait aligner un lopin. Tout profit réalisé dans ce métier était converti en terre aussi vite que possible. Hormis le vagabond qui vivait entièrement d’aumônes ou de rapines, on ne trouvait pas plus pauvre homme en Bretagne qu’un marin. Les maisons d’ailleurs tournaient ostensiblement le dos aux rivages, tandis qu’aujourd’hui, avoir un coin de fenêtre donnant sur un coin de mer vous rendrait presque contribuable à l’ISF.

 

 

 

Renouvellement de la piété et obsolescence de la technique

 

 

 

 

 

 

    Je ne me rends jamais à Pleumeur-Bodou sans rendre une visite au menhir de Saint-Uzec. Je suppose que le monolithe fait 4 mètres de haut (à vérifier), sa forme est un peu convexe. Des sculpteurs ont gravé sur sa face avant les instruments de la Passion ; ils ont également dégagé du granit un crucifix qui trône au dessus de ce bric-à-brac. La pluie a creusé des rigoles sur la face arrière ; on croirait voir les plis d’un vêtement. Ce menhir illustre parfaitement comment le christianisme s’est adapté à ces terres qui étaient peut-être plus résolument panthéistes que d’autres. Ronan non loin d’ici a dû reproduire les cercles rituels celtiques autour de sa demeure pour se faire accepter de ses voisins. Les Troménies qui étaient faites en son honneur une fois par an tentent aujourd’hui de renouer avec ce passé païen. Je me dis que ces mêmes Celtes ont dû vouer un culte aux monolithes que l’on a dressés à la préhistoire. Dans le cas contraire, un prêtre n’aurait pas éprouvé le besoin d’y imprimer les marques de son dogme.

Un peu plus loin, on retrouve le même mélange de superstition et de religion ; une chapelle gothique fait face à un autre menhir de forme phallique contre lequel on avait coutume de venir se frotter quand on était une femme inquiète au sujet de sa fécondité.

 

 

 

   Je terminerai par le radôme à la forme sphérique si reconnaissable. Je n’ai pas assez de culture scientifique pour expliquer la raison pour laquelle l’antenne de Pleumeur-Bodou a été conçue en forme de géode. Peut-être n’y a t-il d’ailleurs pas de corrélation entre la forme et l’usage…

Des gazomètres ont exactement la même forme et la même couleur ; dans ce cas, comme le montre une enseignante de Rennes 2 dans un ouvrage récent, il peut même y avoir une volonté de cacher l’usage derrière la forme. On déguise bien les caméras de surveillance derrière des globes installés au plafond.

Le radôme est pour moi le symbole du renouvellement de plus en plus rapide des techniques. Cette antenne n’a servi que pendant 20 ans avant de devenir un musée. L’ordinateur sur lequel je rédige les articles de mon blog dispose de cinq fois plus de mémoire et affiche un prix deux fois moins élevé que celui sur lequel j’ai tapé mon mémoire de maîtrise. L’obsolescence des technologies modernes est incroyablement rapide. Quel lecteur demain pourra encore lire les disquettes de 3 pouces et demie sur lesquels j’ai enregistré des poèmes écrits il y a seulement deux ans ?

 

 

 

Obsolescence du rapport direct avec la nature

 

 

 

 

 

 

   Cette obsolescence n’atteint sans doute pas que les supports d’information ou les technologies de communication.

Le goudron partout a envahi les chemins creux. Le désert californien est sillonné de highways au bord desquelles il est interdit de marcher. Jack Kerouac[1] et Günther Anders[2] en ont tous deux fait la piteuse expérience.

Dans les villes californiennes, des édiles ont fait remplacer des arbres qui dépérissaient à cause de la pollution par des fac-simile en plastique qui ne perdent jamais leurs feuilles.

Ces faux arbres ont été vandalisés jusqu’au dernier. Il y a des limites à l’ersatz que l’on ne peut pas transgresser.

   C’est donc l’homme qui est devenu obsolescent, comme le proclame Günther Anders, ou plutôt ce qui est usé jusqu’à la corde, c’est le rapport direct que l’homme entretenait naguère avec l’arbre ou avec le cormoran. Dans ce rapport, l’automobile sert de médiation et l’on sait à quel point aujourd’hui cette médiation est devenue destructrice



[1]  La fin du vagabond américain, gallimard

[2] L’obsolescence de l’homme, Petite encyclopédie des nuisances

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Publié dans voyages

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