le personnage du voyeur au cinéma dans 3 films
Après avoir revu à quelques jours d'intervalle Une brève histoire d?amour (décalogue 6) de Kieslovski, Blow-up d?Antonioni, je me suis rendu sans idée préconçue au Gaumont pour aller voir hier La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck.
Le point commun de ces trois films m?est apparu subitement en sortant de la salle de cinéma : tous trois bien évidemment mettent en place une situation de voyeurisme.
Décalogue 6 ; une brève histoire d'amour : Tomek, un jeune homme de 19 ans, observe tous les soirs à la lunette les faits et gestes de Magda, une femme libertine et quelque peu dépressive, qui habite l?immeuble d'en face. Il glisse dans sa boîte aux lettres de faux avis de dépôt pour la voir au bureau de poste où il travaille en journée. Un jour, il se décide à lui parler.
La vie des autres : le capitaine de la Stasi, Hans Wiesler, espionne un couple d'intellectuels dissidents et, partageant la vie de cet homme et de cette femme dont il écoute les conversations et suit les démêlés amoureux grâce aux micros dont leur appartement est truffé, finit par prendre leur parti et dissimuler dans ses rapports leurs actes de rébellion.
Blow-up : un jeune photographe prend des photos d?un couple en train de s'embrasser dans un jardin municipal désert. En développant ces photos, il se rend compte que sur l'une d'elle la jeune femme se détourne de son amant pour fixer avec effroi un taillis derrière lequel un agrandissement du cliché fait apparaître un homme avec un revolver.
Le fantasme du voyeur : maîtriser la réalité dans le cadre d'une image
Bien sûr, par rapport aux deux autres films que je vais comparer de façon plus précise, Blow-up ne comporte qu?une seule scène de voyeurisme, mais cette scène est la plus importante du film. Les agrandissements successifs et ce qu'ils révèlent ou semblent révéler, l'apparition chez le photographe de la jeune femme photographiée dans le parc et sa disparition soudaine le vol des développements et des négatifs dans le studio, la découverte sur les lieux de cette scène d'un cadavre qu'une main inconnue a déjà enlevé lorsque le photographe retourne muni d'un appareil photo, tout cela montre que le voyeur n'a pas vraiment la maîtrise de ce qu'il cherche à fixer en images ; la réalité qu'il essaie à l'enfermer dans un cadre lui échappe sans cesse. Clément Rosset décrit très bien à ce propos dans Fantasmagories la quête par définition impossible du voyeur : « Le voyeur est avant tout une victime de la structure du temps qui fait de tout objet un objet changeant et de tout moment un insaisissable. » Dans le film d?Antonioni, le héros ne peut même pas compter sur la permanence d'un cadavre.
Il en va de même dans les deux autres films : le voyeur et manipulateur perd le contrôle de sa proie ; mais contrairement à Blow-up, ce n'est pas à cause de forces extérieures et mystérieuses que le personnage central ne peut plus adhérer à son projet initial (manifester ce qu'il croit être la vérité) ; c?est le principe humain qui brouille la perception (l'amour dans le cas du Décalogue 6 et l'empathie dans celui du film allemand)
Des manipulateurs pris au piège de leurs sentiments
Au début d'Une brève histoire d'amour, Tomek, hébergé par une tante très maternelle semble se complaire dans une position manipulatrice et masturbatoire d'adolescent incapable de commencer une relation amoureuse fondée sur la réciprocité. Lorsqu'il arrive enfin à parler à Magda, il lui confie qu'elle ne fut d'abord à ses yeux qu'un « BCBS » (Beau Cul, Baise Souvent), puis, peu à peu, pris au piège par ses propres sentiments de jalousie à l'égard des amants que Magda reçoit chez elle, il s'est mis a utiliser le téléphone pour déranger leurs ébats. Dans la suite du film, il se rapproche physiquement de Magda en s'engageant comme laitier pour lui déposer chaque matin une bouteille à la porte (par un stratagème, il parvient à la voir en déshabillé), ou bien il l'oblige à se rapprocher de lui utilisant les moyens que la poste met à sa disposition, moyens précaires puisqu'ils engendrent bientôt un scandale entre les employés des postes et Magda, frustrée de ne pas recevoir les colis qui lui sont dus d'après les billets déposés par Tomek.
C'est au terme de cette algarade que Tomek décide de tout lui avouer. Mais au lieu de lui dire « je vous aime et je vous espionne », il crie à Magda : « hier, vous avez pleuré !». Le lien entre les deux personnages se noue donc par la compassion. Dans un premier temps, Magda reçoit avec mépris cet aveu, mais par la suite elle comprend que l'observation assidue de ses faits et gestes ne répond pas chez Tomek à la recherche d'une jouissance égoïste, celle que l'on prête traditionnellement au voyeur, mais à une compassion, une communion dans la solitude qui débouche logiquement sur un amour auquel Magda, après avoir tenté de le réduire, comme à son habitude, à une histoire de sexe, se montrera de moins en moins insensible.
Pour autant le désir charnel que ressent Tomek est un désir violent qui non seulement l'empêche de céder aux invites de Magda, mais en plus se retourne contre lui : non pas par masochisme, mais pour tenir à distance une pulsion qui l'étouffe, Tomek recherche à deux reprises une souffrance physique : une première fois en s'exposant sans défense aux coups d'un amant de Magda, une seconde fois en se blessant la main avec une paire de ciseaux. Ces deux actes annoncent la tentative de suicide qui surviendra dans la dernière partie du film.
Le lait de l'humaine tendresse
Une scène magnifique caractérise le voyeurisme ambigu du personnage principal dans Le Décalogue 6 :
Magda s'est disputé avec l?homme en compagnie duquel elle a passé la soirée. De retour à son appartement, épuisée et déprimée, elle sort du réfrigérateur la bouteille de lait qu'elle trouve chaque matin au pas de la porte (apportée par le laitier, en l'occurrence, Tomek lui-même). En voulant s?en servir un verre, elle renverse le liquide sur la table et éclate en sanglots. Le jeune homme observe tout cela depuis sa fenêtre. Avec une paire de ciseaux, il se fait délibérément une entaille au doigt. Tandis que Magda vue de dos et toujours sanglotante trace avec son doigt des cercles dans le lait répandu, Tomek dessine les mêmes figures avec son sang.
Ces deux liquides caractérisent les sentiments de Tomek : son sang qu'il fera couler à la fin du film au risque de sa vie manifeste la violence de son désir et la sortie de l'adolescence ; le lait répandu rappelle surtout le lien qui unit les hommes malgré la solitude qui les enferment. Ainsi plutôt qu'au sein maternel, ce symbole se réfère au « lait de l'humaine tendresse » qui empoisonne selon Mady Macbeth le sang de son mari sanguinaire dans la tragédie Shakespearienne.
Dans une des dernières scènes du film, Magda, qui a appris que Tomek se reposait chez sa tante d'une hémorragie par laquelle il a voulu mettre fin à ses jours, parvient à trouver son adresse et demande à le voir. De mauvaise grâce, la tante l'introduit dans la chambre du jeune homme endormi ; sur le bureau, Magda avise la lunette pointée vers la fenêtre de son appartement ; elle colle son oeil à la lentille et c'est alors la scène précédemment décrite que le spectateur revoit une seconde fois.
Cette perspective baroque du renversement des points de vue montre que la réciprocité est le terme ultime du film. La beauté de ce long métrage réside donc particulièrement en ceci : partant d'une relation abjecte et unilatérale (situation du voyeur), c'est-à-dire d?une relation à priori complètement impropre à déboucher sur une histoire d'amour (fût-elle brève), Kieslowski parvient à retourner moralement la situation des deux personnages au point qu'une forme d?égalité (et donc d?amour) naisse entre eux.
C'est une relation du même genre qui s'instaure entre les deux protagonistes de Trois couleurs : Blanc dans la scène finale lorsque Karol depuis le seuil de la prison regarde celle qu'il aime lui faire des signes à travers les barreaux. L'égalité (qu'évoque selon Kieslowski le blanc du drapeau républicain) est dans ce film comme dans le 6ème tome du Décalogue la condition de tout amour mais dans les deux cas, cette égalité ou plutôt cette réciprocité reste sujette à l'interdit (la main autoritaire de la tante de Tomek dans le décalogue 6 et les gardiens de la prison dans laquelle est enfermée Dominique dans Blanc)
La sonate d'un homme bon
Bien qu'ayant tourné une Brève histoire d'amour en Pologne à une époque où comme l'indique le générique de La vie des autres « la glasnost n'était pas encore à l'ordre du jour », Kieslowski a épuré son récit de tout élément pouvant faire songer au contexte politique de la Pologne des années 80. Ce parti pris tient certainement davantage à un choix éthique du réalisateur polonais que d'une volonté d?esquiver la censure.
La vie des autres met au premier plan le non-dit politique de Brève Histoire d'amour. Mais il ne faudrait pourtant pas réduire le film de Henckel von Donnersmarck à un film politique à la manière de Costa Gavras.
Ce long-métrage a pour thème principal, comme l?indique le titre, la neutralité impossible du témoin et l'hostilité non moins inconcevable du témoin à charge, lorsque témoigner signifie : observer et disséquer tous les instants de la vie d'un homme.
Le film à ses débuts oppose deux caractères étrangement lisses pour le spectateur :
Le capitaine Wiesler tout d?abord présente d'un bout à l'autre du film un visage étonnamment dénué d'expression à quelques exceptions rares - mais significatives pour la raison même.
Ce degré 0 de l'expression tranche avec le caractère repus, satisfait et avachi de ses supérieurs ou de ses amis.
Le métier de Wiesler consiste à obtenir des aveux des prévenus internés pour raisons politiques. A la pratique, il joint la théorie puisqu'il enseigne à l'école de police comment la privation de sommeil fait réagir différemment les innocents et les coupables. A l'objection d'un étudiant qui considère ces traitements comme inhumains, il se contente de rappeler que la fin justifie les moyens lorsquil en va de la survie du socialisme... et de faire une croix sur le nom de l'étudiant raisonneur. Le film raconte par quel processus, le capitaine Wiesler va devenir progressivement cet étudiant qui doute et qui s?interroge sur ce qui est humain et ce qui ne l'est pas.
Dans un autre genre, infiniment plus séducteur, l?écrivain Georg Dreyman ne présente pas non plus au spectateur et à la police politique la moindre aspérité si l'on excepte certaines de ses fréquentations qui, pour avoir la langue bien pendue, ont des démêlés récurrents avec les autorités. Dreyman plaide à l'oreille du ministre de la culture la cause d'un ami metteur en scène à qui l'on a interdit d'exercer son métier, mais il sait s'arrêter à temps et ne pas protester quand sa démarche est prise à la légère. Il apparaît au début du film uniquement préoccupé du sort de cet ami d'une part et des doutes d'autre part que sa fiancée angoissée nourrit sur son talent d'actrice. Le cloaque qu?est devenu la RDA ne lui apparaîtra qu'après le suicide de ce metteur en scène, et c'est précisément au moment où Dreyman va basculer dans la dissidence que Wiesler va commencer à se détourner de la tâche qu'il s'est choisie lui-même (c'est lui en effet qui a suggéré qu'on espionne Dreyman parce qu'il lui paraissait « trop poli pour être honnête »).
La scène précisément où ce double basculement a lieu se tient dans l'appartement de Dreyman. L'écrivain vient de recevoir au téléphone la nouvelle de la mort de son ami ; il refoule un sanglot et se met à jouer au piano la sonate que le défunt lui a offert à son anniversaire. Cette sonate (belle trouvaille) est « la sonate de l'homme bon » de Brahms, un titre qui qualifie déjà aux yeux du spectateur le personnage de Dreyman mais qui va également concerner et de plus en plus l'espion qui au bout du micro écoute cette musique.
En haut, Dreyman, le regard sec mais le visage crispé se retourne vers Christa, sa fiancée, pour lui demander si un homme qui écoute vraiment cette musique n'est pas obligé de devenir bon, en bas dans la cave, une larme coule de l'oeil de l'agent toujours impassible.
Après cet épisode, le suspense prend une place plus importante, bien que ce ne soit pas le meilleur aspect du film (on peut aisément prouver que, sur le même thème, le suspense de Fenêtre sur cour est plus achevé). Wiesler essaie de masquer l?activité subversive du couple tout en éludant les soupçons que sa hiérarchie commence à avoir sur sa conduite.
Wiesler n'est pas le seul voyeur du film ; le spectateur participe à cet acte de voyeurisme en suivant l'espion chez lui, en le voyant en train d'apaiser ses frustrations tour à tour en « s'accouplant[1] » avec une prostituée puis en lisant un livre de Brecht dérobé chez Dreyman.
Le voyeur parle
De même que Tomek s'amuse à contrarier les rencontres de Magda avec ses amants, Wiesler commence par manipuler Christa tout d'abord dans le sens de sa jalousie (en rendant Dreyman témoin d'une infidélité de sa compagne) puis dans le sens où le mène son empathie (en rendant possible par quelques mots qu'il adresse à Christa, le retour de celle-ci au foyer de l'écrivain). Cette scène où par hasard, Wiesler rencontre l'actrice dans un bar glauque non loin de l'immeuble de Dreyman est déterminante parce qu'elle oblige pour la première fois Wiesler a manier un langage à double fond que sa situation d'agent piégé par ses sentiments l'obligera à tenir tout au long de l'affaire. Wiesler demande à l'actrice qui doute de son talent de revenir à la scène parce qu'elle le doit à son « public ». Wiesler fait effectivement partie de son public et même bien plus qu'elle ne peut l'envisager quand elle entend ces mots...
Après la déchéance de l'agent (que l'on affecte au tri et à la distribution du courrier, comme Tomek), après la chute du Mur, le renversement de perspective qui survient à la fin de Brève histoire d'amour s'opère également dans ce film. Grâce à l'ouverture au public des archives de la Stasi, Dreyman apprend qu'il était sur écoute ; il identifie Wiesler et s'aperçoit que '?agent lui a permis en tronquant et en transformant ses rapports d?échapper à la prison. Il le suit dans la rue à la manière d'un espion lorsque Wiesler est occupé à distribuer le courrier, mais il n'ose pas alors lui parler. Ce n'est que deux ans plus tard qu'il écrit son premier témoignage la Sonate de l'homme bon dans lequel il relate ses faits. L'agent devenu facteur voit cet ouvrage en vitrine, sait qu'il lui est destiné, s'aperçoit qu'il lui est même dédicacé en guise de remerciement l'achète et répond au vendeur qui lui demande s'il désire qu'on enveloppe le livre pour l'offrir : « Non, c'est pour moi ». Le double-entendre est devenu la manière d'exister de cet homme qui dans le mal et le bien n'a pourtant toujours eu qu'un seul but : la rigueur et la maîtrise de soi.
[1] C?est sous ce terme que Wiesler au début de son écoute mentionne les moments où Dreyman et Christa ont des rapports sexuels ; le mot appartient au vocabulaire de l?entomologie, mais indique bien avec quelle distance initiale Wiesler s?empare de l?affaire.