Le don des Rois Mages

Publié le par Damien

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Sortons du marasme où nous nous sommes enfoncés vendredi et  replongeons-nous dans ce qui fait le charme et le mystère de l'existence ; ce charme inexprimable qui vous fait sourire bêtement alors que vous savez que les pires tragédies sont actuellement en train de se produire. Demain, la radio égrenera le nombre de morts déchiquetés la veille par les bombes, broyés dans les tremblements de terre, emportés par des lames de fond, incinérés par des tonnes de lave, dépecés dans ce sport qui consiste chez les hommes à faire l'impossible pour plonger du fer dans la chair ennemie et qu'on appelle la guerre.


D'où vient que la vie est réellement belle, malgré toutes les calamités auxquelles sont sujets les vivants ? C'est qu'elle est réellement simple . Aussi simple qu'un brin d'herbe  se courbant dans la brise. On me dira : oui, mais le vent est un phénomène étrange et compliqué, quant à la photosynthèse, n'en parlons pas...
La photosynthèse est néanmoins bien moins malaisée à comprendre que toutes les singeries dans lesquelles nous espérons surpasser nos voisins chaque jour que Dieu continue de faire depuis qu'Il s'est résigné à sauver Noé.

Aux deux rives de la vie : l'enfant et le vieillard

La simplicité de la vie est une révélation tardive. L'autre jour, j'ai vu un vieil homme courir après son petit-fils ou son arrière petit-fils qui pédalait comme un fou sur son tricycle ; la course désordonnée du vieillard sous l'effet conjugué d'une sciatique et peut-être aussi d'une ou deux hémorroïdes ressemblait un peu à celle d'un pantin ; elle était ridicule et attendrissante à la fois.

Certains vieux, pas tous, se foutent pas mal des conventions qu'on attache habituellement à leur condition. La sagesse de Nestor n'est pas leur préoccupation ; ils se moquent de l'image qu'ils laissent aux passants et se livrent sans honte à des enfantillages avec les êtres qui sont sur l'autre bord de la vie et avec lesquels pour cette raison sans doute, ils ont plus d'affinités qu'avec bien des adultes. Le spectacle d'un vieillard jouant avec un enfant, comme un enfant, est un spectacle rare, mais aussi de nature à vous redonner un véritable souffle... jusqu'à la prochaine rafale de soucis.


Faut-il être vieux pour que la vie se révèle à nous dans sa simplicité ? Non. Une autre expérience permet de prendre conscience du fait : c'est l'expérience de la mort évitée de justesse. Je ne vous la recommande pas : beaucoup de toréadors n'atteignent pas l'âge auquel Platon estime qu'on peut commencer à philosopher.
Cela-dit, si ça vous est arrivé d'échapper de peu à la mort (ou du moins d'avoir l'impression de n'en être pas passé loin). Vous saurez de quoi je parle.

Une attaque au gaz sur le front de l'est


L'homme qui a écrit "la vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie" est aussi l'auteur des Noyers de l'Altenburg, un essai romancé qui relate des discussions d'intellectuels de haut-vol sur la Culture quelque part en Bavière et qui pour cette raison même est assez peu lu aujourd'hui.
Pourtant, dans ce livre étrange, à deux reprises, dans deux scène paroxystiques, l'auteur (André Malraux) nous dénude l'âme de la vie (comme on découvre l'âme d'une corde de ses torons pour la travailler, ou bien comme on décape l'âme d'un bois pour le repeindre)
Dans la première, le père du narrateur est un docteur envoyé par l'Etat-major allemand sur le front russe en 1914 pour tester l'usage des gaz comme arme de combat. Comme à la veille de la bombe qui a ravagé Hiroshima, tout le monde ignorait à quel point cette invention pouvait non seulement annihiler un ennemi mais dégrader l'homme en général et de façon irréversible. Le docteur, muni d'un masque à gaz, inspecte les lignes ennemies où toute vie et même toute couleur ont disparu, laissant la place à un champ de chlorophylle grise et de cadavres terreux. Le docteur parcourt horrifié cette plaine désolée et essaie de porter un russe mort sur son dos mu, non par la pitié, mais par un mouvement plus fondamental de solidarité humaine : "il s'agissait d'un élan bien autrement profond [que la pitié] où l'angoisse et la fraternité se rejoignaient inextricablement, d'un élan venu de très loin dans les temps -comme si la nappe des gaz n'eût abandonné, au lieu de ces Russes, que des cadavres amis d'hommes du quaternaire."(folio, p212)
Malraux n'hésite pas à parler à propos de cet épisode d'"apocalypse de l'homme" et le mot apocalypse est entendu ici dans ses deux sens de "destruction" et de "révélation" . Plus les moyens techniques peuvent servir à broyer l'homme (comme dans les camps de concentration , ou bien à Hiroshima et à Nagasaki) et plus nous sommes sensibles à ce qui constitue le caractère unique de notre espèce et les liens qui nous unissent à nos congénères malgré les inévitables divergences d'opinion et de culture.
Abasourdi, le docteur s'attarde dans les tranchées russes peuplées de cadavres et commence à ressentir l'agression de la nappe de gaz ; il craint subitement de s'intoxiquer au moment où la vie se révèle à lui dans toute sa splendeur : "" (p214)Le sens de la vie était le bonheur, et il s'était occupé, crétin ! d'autre chose que d'être heureux ! Scrupules, dignité, pitié, pensée n'étaient qu'une monstrueuse imposture, que les appeaux d'une puissance sinistre dont on devait entendre au dernier instant le rire insultant" (p214)


Le don des Rois Mages


Le narrateur des "Noyers" clôt le roman par une nouvelle qui semble bel et bien autobiographique. Il est aux commandes de son char qui manoeuvre dans une forêt ardennaise quand celui-ci tombe dans une fosse creusée par les Allemands (cette fois, nous sommes sur le front de l'Ouest en 1940 ; la guerre n'est plus drôle depuis quelques jours déjà). En général, les fosses à char sont surveillées par des pièces d'artillerie ; Dans un moment d'angoisse hallucinante, l'équipage du char attend l'obus fatal qui ne vient pas. L'affût est vide. Un homme arrive à s'extirper du tombeau d'acier et montre aux autres la voie. Tous les quatre errent comme des Lazare empêtrés dans leurs bandelettes jusqu'à un village abandonné. Après cette mort attendue pendant de longues minutes, le monde paraît infiniment neuf au narrateur et en même temps infiniment vieux lorsqu'il contemple autour de lui des granges immémoriales où les hommes depuis la nuit des temps ont rangé leur foin, les poules qu'ils ont depuis toujours élevées pour se nourrir de leurs oeufs : "Le monde aurait pu être simple comme le ciel et la mer. Et de regarder ses formes qui ne sont, devant moi, que celles d'un village abandonné, condamné ; de regarder ces granges de paradis et ces épingles à linge, ces ronces voraces qui peut-être dans un an auront tout recouvert, ces bêtes, ces arbres, ces maisons, je me sens devant un don inexplicable. [...] Ah ! les Rois Mages n'ont pas apporté de présents à l'Enfant, ils lui ont seulement dit que, dans cette nuit où il arrivait, battaient sur de misérables lumières des portes entrouvertes -entrouvertes sur la vie qui m'est révélée, ce matin pour la première fois, aussi forte que les ténèbres et aussi forte que la mort..."


Si les Rois Mages passent dans votre village, je souhaite qu'ils s'arrêtent chez vous.



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Publié dans philosophie

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