français, françaises, je vous ai compris-e-s !
Je prends sur mon temps de sommeil pour écrire ces lignes, mais le sujet en vaut la peine puisqu’il s’agit des femmes. Nous sommes bien le 8 mars, journée internationale de la femme. Je me devais d’écrire quelques lignes pour l’occasion, les voici :
Quand je me mets en quête de propos vrais sur le sexe féminin, tous les textes que ma mémoire me livrent me semblent insatisfaisants, pour la raison qu’ils ont été écrits par des hommes. La princesse de Clèves ou n’importe quelle œuvre conçue par une femme et reconnue pour la finesse et la vérité de sa « psychologie féminine » me déçoit également. En effet, la psychologie de la Princesse de Clèves ne se distingue pas du corps de maximes qui gouvernait les esprits au XVIIème siècle et qui tenait enfermés aussi bien l’un et l’autre sexe. Même si la psychanalyse a depuis éclairé les structures psychiques des hommes et des femmes attribuant aux uns et aux autres somme toute des rôles encore assez convenus et qui peuvent évoluer avec notre culture, il semble que notre société ne sachant pas davantage ce qu’est un homme et ce qu’est une femme se contente de préciser ce qu’il est normal pour chaque sexe d’attendre du sexe complémentaire (et éventuellement rival).
Pour bien parler d’un sexe, il faudrait être neutre, pas eunuque, ni androgyne ou hermaphrodite, mais neutre tout simplement c’est-à-dire angélique. Les seuls textes commis par des hommes qui disent quelque chose de juste à propos des femmes mentionnent donc le mystère qu’une femme doit inévitablement demeurer pour un homme. Je songe en particulier à un texte de Léopold Sedar Senghor qui montre avec justesse et délicatesse que, pour un garçon, la première femme qui compte c’est la « maman » et que le mystère environne cette essence commune à la mère et à l’amante au delà de l’interdit universel de l’inceste.
« Femme nue, femme noire
Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J'ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu'au coeur de l'Eté et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d'un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l'éclair d'un aigle … »
Le sexe (sexus, secare : couper, diviser, en latin) n’a de plus radical que la séparation entre le mort et le vivant. Et encore, nécrophilie mise à part, certains considèrent qu’il vaut mieux aimer un amant mort qu’un vivant (Le mort ne risque pas de décevoir et le deuil est seyant). Le mystère réside en cela : tout ce qu’une femme me dit d’elle, je suis capable de l’appréhender avec ma raison, je suis à même de le comprendre. Est-ce parce que la raison n’a pas de genre ? Est-ce que parce que chaque sexe comporte en lui-même une part de l’autre sexe, comme la vague du yin englobe la sphère du yang, ce qui rend chaque sexe compréhensif (au moins en puissance) à l’égard de l’autre ? Je crois plutôt que c’est le langage qui n’a pas de sexe, la langue maternelle qui dissocie le JE du TU mais à quelques exceptions grammaticales près qui peuvent faire illusion confond l’homme et la femme. Au regard des langues, dit Pascal Quignard, nous sommes tous des égophores et nous plaçons tous instinctivement la référence à nous-mêmes (par opposition à autrui) avant l’appartenance à un sexe. La vérité des sexes est donc infra-linguistique ; on peut l’effleurer en la décrivant, on ne peut pas l’expliquer. Un jour une de mes amies a trié des coquillages sur le sable d’une plage de Belle-île ; je ne saurais pas dire pourquoi, mais ce geste m’a paru extraordinairement féminin. On me dira que le changement de roue d’un trois-tonnes est un geste extraordinairement masculin. Certes. Cet exemple montre que nous sommes pris dans des représentations qui ne touchent jamais au réel et que nous sommes jugés sur celles que nous acceptons comme vraies. Soit. J’assume. Et je maintiens que le fait d’inspecter un rivage pour y sélectionner des coquillages qui s’harmonisent entre eux par la forme et la couleur sans se soucier, du reste, de ce qu’on en fera, ce geste donc, demande beaucoup de féminité. Le sexe, si l’on exclut la physiologie ne serait que représentation, construction sociale et cela explique d’ailleurs qu’on lui ait substitué le concept de « genre ». Le genre en effet est construit, alors que le sexe est affaire de hasard. « Dire que le genre procède du faire, qu’il est une sorte de « pratique », c’est seulement dire qu’il n’est ni immobilisé dans le temps, ni donné d’avance ; c’est indiquer également qu’il s’accomplit sans cesse, même si la forme qu’il revêt lui donne une apparence de naturel pré-ordonné et déterminé par une loi structurelle » (Judith Butler). Je peux donc me faire un « genre » en allant demain ramasser des coquillages ou bien débrider le carburateur de ma mobylette, pourtant j’ai bien du mal, comme beaucoup d’autres j’imagine, à me contenter du « genre » là où une sorte d’évidence manifeste sans cesse à mes yeux que les femmes et les hommes sont à jamais clivés dans leurs vies respectives et que leur union ne saurait être considérée comme une fusion. « et ils ne seront plus qu’une seule chair », dit la Bible : parole fausse à mon avis. Admettons que les deux sexes soient indéfinissables, contrairement aux genres qui sont construits et obéissent en partie aux injonctions culturelles du milieu. Cela ne veut pas dire que, physiologie mise à part, les hommes et les femmes sachent se trouver l’un l’autre et puissent être identifiés l’un à l’autre.
Comme le fait remarquer Alain Finkielkraut dans l'Imparfait du présent (2001), pas un homme politique ne semble risquer de mentionner les Français en omettant les Françaises. Briochins, Briochines, Bellifontois et Belles Fontaines... Les Marseillais non plus ne sont jamais célibataires dans les discours du maire de Marseille et il en va ainsi dans les discours de tous nos édiles.
« Chaque fois que des étudiant-e-s se sont mobilisé-e-s et sont parvenus à repousser l’attaque... » Voilà ce que j'ai lu hier sur un tract de Sud-Etudiant). Ainsi le politiquement correct entend sexualiser la langue par des artifices typographiques qui invalident le neutre de la fonction sous prétexte qu’il se confond avec le masculin (Madame le Maire devient Madame la Maire). Peine perdue à mon avis. Tout ce qui est sexuel, je le répète est infra-linguistique. Enfin, si cela pouvait obliger les gens à respecter au moins les accords du participe passé avec l’auxiliaire avoir… les femmes que j’ai aimées s'écrira encore sans difficulté à moins que notre démocratie ne voie un jour dans le respect des formes grammaticales une marque d'élitisme contraire à son esprit et décide d'abolir ces règles désuètes pour adopter le stil disortografik des blogs branchés. Dans ce cas de grandes réformes égalitaires de la grammaire sont à prévoir. Mais d'ores et déjà que fait-on dans le cas suivant : les femmes et les hommes que j’ai rencontrés ou rencontré-e-s ?