José Garcia et Régis Warnier au Gaumont

Publié le par Damien

José Garcia et Régis Warnier étaient au Gaumont lundi pour répondre aux questions des spectateurs à l’issue de la projection en avant-première du film Pars-vite et reviens tard dont la sortie nationale est prévue le 24 janvier.

 

 

 

Personnages de roman et acteurs de cinéma.

 

 

 

 

 

 

En entrant dans la salle (qui était pleine ce soir-là), je me faisais les mêmes réflexions que la plupart des spectateurs qui avaient lu le roman de Fred Vargas du même nom : « pourquoi choisir José Garcia dans le rôle d’Adamsberg ? » en effet, l’acteur s’est plutôt rendu célèbre pour ses rôles dans des comédies où son énergie et sa verve ont été remarquées. Dans Le Couperet, fable dramatique sur la dérive néo-libérale du monde du travail, c’est la froide lucidité et le caractère « surmené » du personnage qui m’avait convaincu. Or le commissaire Adamsberg, dans cet épisode particulièrement, est décrit par Fred Vargas comme un homme plutôt difficile à cerner, sujet à des vague-à-l’âme récurrents (d’autant plus récurrents dans cet épisode qu’il commence par une scène de rupture) ; un chef qui se fonde sur son intuition, sa faculté à se faire pénétrer par les circonstances de l’affaire, plutôt que sur l’activisme et les coups de feu qui caractérisent les policiers de série B. A priori donc, il n’y avait pas de coïncidence entre le portrait littéraire et les talents de l’acteur.

De même, comme l’a fait remarquer une spectatrice, Lucas Belvaux semblait ne pouvoir incarner qu’imparfaitement l’inspecteur Danglard qui, dans le roman, n’a pas précisément dans le livre la présence de l’acteur sur scène. Regis Warnier  a reconnu que l’inspecteur était montré sur un jour esthétiquement plus favorable à l’écran que dans le film, mais il a fait remarquer que la démarche naturelle de Belvaux, courbée et un rien pataude (un moment caricaturée dans le film par un bateleur de la place Beauboug) atténuait cette discordance.

En revanche, tout le monde semblait s’accorder sur le fait que l’interprétation par Olivier Gourmet de Joss Le Gern correspondait exactement à l’idée que les lecteurs se faisait du crieur public, sauf sur un point : le film est loin de développer autant le personnage que ne le fait l’écrivain Fred Vargas. Notamment, le traumatisme vécu par Le Gern n’est pas relaté, et son passé est à peine esquissé (ce marin breton s’est vengé sévèrement contre l’armateur qui a été la cause de son naufrage avant d’avoir lors d’une soirée d’ivresse la révélation de sa vie : devenir crieur de rue)

 

 

 

Temporalité du film et temporalité du livre.

 

 

 

 

 

 

En d’autres termes, Fred Vargas a du talent pour développer l’histoire et le caractère de ses personnages, mais surtout elle a du temps pour cela. Dans un film qui se veut un thriller, ces pages de caractérisation transposées à l’écran feraient perdre son intensité à l’action centrée sur la poursuite du coupable. Du moins, c’est ce plaide R. Warnier : « raconter l’histoire de Joss telle qu’elle est présentée au lecteur dans le livre demande 15 minutes de film ». Il a préféré trancher dans le vif.

Pourtant R. Wargnier n’a pas pu rogner tout le côté pittoresque de chaque personnage, ce qui aurait produit un film fade. Il a mis à contribution le talent de José Garcia, qui a déployé un jeu plus introverti qu’à son habitude. Un des spectateurs ce soir-là a d’ailleurs fait remarcher que l’acteur n’avait pas tout à fait dans ce film la voix qu’il avait dans les autres. « Le monteur de Pars vite et reviens tard m’a fait la même réflexion », a répondu Garcia. Cette altération inconsciente de la voix de l’acteur montre que José Garcia a vraiment voulu s’emparer du personnage d’Adamsberg, en essayant de rendre la mélancolie et le vague sentiment d’impuissance qui est celui du commissaire dans cet épisode.

Mais Régis Wargnier a essayé également, avec succès selon moi, de donner une traduction cinématographique de la bientôt fameuse intuition adamsbergienne. Voici comment Fred Vargas décrit cet état psychologique :

 

 

 

« Il connaissait ces instants où sa propre nature l’inquiétait au point qu’il priait pour trouver un jour un refuge d’hébétude et d’impuissance dans lequel il se roulerait en boule pour ne plus le quitter. Ces moments où il avait eu raison contre toute raison n’étaient pas ses meilleurs. Ils l’accablaient brièvement, comme s’il sentait soudain peser sur lui le poids d’un don pernicieux offert à sa naissance par une fée Carabosse devenue gâteuse et qui aurait au dessus de son berceau prononcé ses paroles : […] je fais don à cet enfant de pressentir le merdier là où les autres ne l’ont pas encore vu. » (p 124 et 125, Editions Viviane Hamy, 2001)

 

 

 

et ailleurs dans le roman :

 

 

 

« ce qu’il avait pressenti […] n’avait finalement rien que de logique, même si cette logique n’avait pas la belle lisibilité de celle de Danglard, même s’il était incapable d’en présenter les impalpables rouages. »

 

 

 

         Le parvis de Beaubourg est envahi de monde, Joss, le crieur, vient d’être assailli par deux hommes rendus fous par la terreur qui l’accusent d’être le semeur de peste. Dans la confusion, Adamsberg a le sentiment très vif que le coupable est à deux pas, mais il ne peut l’identifier ni même savoir à quoi il ressemble. Cet éclair de la pensée, plus tard, sera mis en rapport avec la fulguration d’un diamant.

Cette scène a été tournée de la manière suivante :

Un caméraman harnaché dans sa steadycam fait au milieu de la foule le tour de José Garcia qui pivote sur lui-même dans l’autre sens. Le film est tourné d’abord à 6 images par seconde, puis repassé à l’allure normale de 24 images par seconde ; ce qui donne un ralenti avec brouillage du décor très suggestif de la révélation tronquée qui atteint alors la conscience du commissaire.

 

 

 

Autre exemple : Lady Chatterley. 

 

 

 

 

 

 

Autre exemple de transposition difficile d’une œuvre littéraire en long métrage : l’amant de Lady Chatterley adapté par Pascale Ferrand pose le problème du sort que l’on fait des à-cotés de l’intrigue, quand le récit d’une histoire d’amour semblerait suffire à faire un film  à succès.

Pascale Ferrand n’a pas voulu céder à la facilité et aussi bien dans la version cinéma du film que dans celle qu’elle a réalisée pour la télévision, elle a tenu à suivre l’œuvre de D. H Lawrence en filmant les mines qui sont l’antithèse de la vie émancipée que mène le garde-chasse. Elle ne l’a pas seulement fait par respect pour l’œuvre littéraire, mais aussi en considérant ceci : la relation amoureuse des deux protagonistes et les formes qu’elle prend sont conçues comme un acte de résistance à la société industrielle qui abâtardit l’homme.

Si l’on doit déplorer une lourdeur dans le film, elle tient au fait que Pascale Ferrand se soit sentie obligée de découper son long métrage en chapitres comme pour rappeler que l’argument émanait d’un classique de la littérature.

 

 

 

Conclusion : écrire en 24 images seconde

 

 

 

 

 

 

C’est à cela que l’on reconnaît de grands acteurs et de grands metteurs en scène : ils traduisent en image des intuitions d’auteurs dans leur langage propre, celui des images, et non dans une succession de scènes qui resterait trop dépendante de l’œuvre littéraire.

 

 

 

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Publié dans cinéma

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